Retour d’expérience: juriste en droit de l’immigration (Qc).

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L’une des expériences les plus enrichissantes de ma vie professionnelle dont j’avais envie de parler, de partager. Mais, soyons honnête, je le fais avant tout pour moi, pour m’en rappeler. Au départ, je ne savais pas tellement comment l’articuler, je crois que je pourrais en faire un roman alors je l’ai scindé en deux (l’autre partie est là), réduit suffisamment pour le rendre digeste et je me suis lancé. Je ne vais évidemment pas tout révéler, pour des raisons évidentes, ni trahir l’identité de ceux pour qui j’ai travaillé, puisqu’il y a eu de lourds dossiers. Voilà, un simple retour d’expérience d’un juriste qui s’est spécialisé en droit de l’immigration au Québec.

Les réceptions de l’ambassadeur.

Pour pouvoir anticiper, il fallait faire quelques courbettes et se faire bien voir auprès des instances officielles et politiques. La représentation française au Québec est très importante, et il y a des tas d’institutions où il est aisé d’avoir vent d’informations très intéressantes pour le business de l’immigration. Que ces informations soient positives ou négatives, peu importe, le véritable détenteur du pouvoir, c’est justement celui qui détient l’information. Et ça, on peut l’apprécier de manière très concrète sur le terrain, où il sera plus facile de mettre en place certaines stratégies d’immigration pour nos clients à partir du moment où on sait que telle chose arrive, ou que telle chose est repoussée.

Par exemple, lorsque le Canada a mis en place le système Kompass (pour ceux qui s’en souviennent), nous savions déjà qu’il n’était pas au point (bugs monstres), et qu’il y aurait du retard dans l’ouverture du programme EIC cette année-là notamment. Sachant ça, on pouvait conseiller au mieux sur les différentes voies possibles ouvertes à l’immigration, ou simplement planifier les choses. De même, le doublement du PVT était dans les cartons bien avant son effectivité. Côté canadien, tout était sur les rails. Côté français, les élections présidentielles et la mise en place d’un nouveau gouvernement ont fait que ce doublement n’a pu être possible que bien après (2014), ça n’était plus une priorité, et les rumeurs allaient bon train.

L’œil de Moscou.

À tout moment les services de l’immigration étaient susceptibles de nous appeler en se faisant passer pour des clients potentiels, afin de vérifier (et parfois vous piéger) qu’on ne racontait pas n’importe quoi, et qu’on suivait bien tous les process. Dans le cas contraire, tu perdais ton “agrément” et le droit d’exercer. Sans rentrer dans les détails, l’idée est que tu n’as pas le droit de conseiller quelqu’un en matière d’immigration sans pouvoir vérifier l’exactitude de sa situation, ce qui passe nécessairement par l’étude d’un certain nombre de documents. En fait, il s’agit simplement de faire son travail correctement, donc croyez-le ou non, je trouvais ça plutôt bien et ça ne me dérangeait aucunement.

Concrètement, voilà comment ça se passait: on te pose une question, tu rappelles la règle. Généralement, la personne au bout du fil insiste (ou par courriel), “et donc, dans ma situation je dois faire ça…” à laquelle il faut répondre: “sous réserve de pouvoir vérifier un certains nombre d’éléments…” puis tu évoques les différentes solutions sans jamais résoudre de manière franche la situation évoquée, en l’absence de ces données vérifiables. Il y a des tas de manières de se couvrir, sans oublier non plus que monter des dossiers d’immigration c’est quand même ton gagne-pain, donc tu ne vas pas t’amuser à résoudre la situation de tout le monde à l’œil.

L’être ou le paraître.

Un cabinet d’avocat est en matière d’immigration contre-productif. Pourquoi? Parce qu’il crée une barrière, de la distanciation. Le décorum, le statut, quelque chose ne fonctionne pas, c’est peut-être inconscient, mais il y a un truc. On peut trouver cette réflexion débile, je la maintiens, elle est née d’une longue observation. Pour être plus proche des gens, les amener à nous dévoiler ce qui allait nourrir leur dossier, on faisait nos rendez-vous dans les bars et les cafés, en soirée très souvent. Ça peut paraître stupide, mais c’était toujours plus efficace qu’au bureau, sans la moindre exception. L’ambiance de travail, c’était notre affaire, mais pour notre client il fallait une ambiance plus détendue, plus rassurante, quelque chose qu’il connaissait et cette barrière, cette distanciation disparaissait. On a beau dire aux gens qu’il ne faut rien omettre, rien cacher, on en découvrait toujours et les rendez-vous dans ces lieux-là nous permettaient d’aller chercher tout ça. Ça rallongeait les journées, mais c’était très efficace. Les gens qui font appel à toi sont souvent les cas les plus complexes, il y avait donc souvent fort à parier que ça cachait quelque chose. On se rendait alors beaucoup mieux compte de tous ceux qui pensaient que le Québec c’est les États-Unis en français, ceux qui croyaient savoir comment mener leur dossier, qui cachaient des enfants issus de précédentes unions, qui nous révélaient des échecs sur de précédentes procédures d’obtention de permis, ou de travail réalisé sans le fameux sésame… Sans ça, plus de la moitié de nos dossiers auraient été monté sur la base de fausses déclarations, et ça pour le Canada c’est un non, ferme et définitif, même si tu te fais gauler 10 ans après. Retour à l’envoyeur, premier avion, retour au pays.

Hannibal le cannibale.

La première chose que j’ai apprise à mes dépends dans ce métier, on me l’a formulée comme suit: “Surtout, ne te laisse pas bouffer” ainsi que son corollaire: “Tu dois apprendre à te blinder.” Et donc, moi, la première fois, je me suis fait bouffer. Comment? C’est très simple. Lorsque quelqu’un te confie son dossier d’immigration que ce soit pour obtenir un permis de travail, un parrainage ou tout ce que tu veux, rien ne doit être plus important que ce dossier là, et tout ce qui peut arriver, tu en deviens de facto responsable. En réalité, et c’est quelque chose que j’ai entendu de nombreuses fois, en acceptant un dossier, tu as la vie de ton client entre les mains. J’y reviendrai, mais ce qu’il faut d’ores et déjà comprendre c’est que ce faisant ils perdent la main, et ça, c’est quelque chose d’impensable, alors ils veulent savoir constamment. Détaillons.

Le processus menant à l’obtention des papiers qui vous permettront de réaliser votre vie au Canada, et plus particulièrement au Québec, prend le chemin d’une procédure longue, fastidieuse qui pour beaucoup est une épreuve angoissante et stressante. Ce stress, justement, c’est quelque chose qu’on va te communiquer tous les jours. On t’appelle n’importe quand, à n’importe quelle heure. On t’envoie des messages, des courriels, absolument tout le temps. Si après l’accusé de réception de ton dossier au fédéral, il faut 15 jours pour qu’il te revienne, mettons, tu préviens ton client de ne pas s’inquiéter et que tu reviendras vers lui à ce moment-là, sois sûr que moins de 48h après tu as déjà reçu 3 de ses messages te demandant où ça en est.

Ils veulent tous des réponses, c’est bien normal, mais quand on n’est pas en mesure de les fournir, 1000 explications ne valent rien puisque c’est d’eux dont il s’agit. Les délais, les courriels qui se répètent et qui s’empilent et pour lesquels il faut quand même marquer de l’attention… J’y répondais jusqu’à minuit – 1 heure du mat, tous les soirs de la semaine. Une cliente une fois m’a dit: “Je voyais l’heure à laquelle tu me répondais et je me disais que j’abusais vraiment. Et pourtant je n’arrivais pas à m’empêcher de te poser toutes ces questions.” Si tu te montres trop distant, on revient d’autant plus fort à la charge, pas assez et alors là tu te fais avaler sans même avoir été mâché ne serait-ce que d’un croc.

“Tu as ma vie entre les mains.” La première fois qu’on me l’a dit ça m’a fait bizarre, je dois bien l’avouer. J’ai marqué un temps, comme pour jauger, pour me juger. En réalité si tu n’as pas les épaules, tu ne prends pas les documents qu’on te donnes, le travail qu’on te confie, parce que le résultat de ce que tu vas produire engage directement quelqu’un d’autre. Il faut prendre la mesure de cette responsabilité et il faut bien l’admettre aussi, c’est grisant, ça donne une énergie complètement folle, l’envie de se surpasser.  Le revers de tout ça, c’est que les gens en abusent, ce qui peu devenir nuisible.

Las Vegas Parano.

On pense tout prévoir avec l’édiction d’un arsenal de règles toutes plus spécifiques les unes que les autres, mais chaque cas est unique, chaque cas requiert une singulière résolution, et souvent les situations sont plus perchées que le plus mauvais des trips d’un scénariste hollywoodien sous MD. Comme cette histoire d’amour née d’une partie de poker sur Facebook, entre une canadienne et un marocain ne parlant pas la langue. Mariage blanc pour grossier parrainage? Ce n’était pas à nous de juger, mais à ceux dont on a fourni 10 kilos de correspondance enflammée d’une relation à distance, scellée à la va-vite après une courte visite du Haut Atlas. L’amour. Oui, l’amour, comme celui de cet étudiant à qui on supprime la bourse et qui doit rentrer au pays, mais qui vit depuis 4 ans ici et qui s’est déjà marié, obligé de venir à nos rendez-vous caché dans le coffre de la voiture de sa femme puisqu’il est désormais sans-papier. Une minette qui t’appelle un dimanche matin à 8h, toi, t’as dormi 3h et t’as encore beaucoup trop d’alcool dans le sang. Elle te dit que son mec vient de la lourder et toi tu regardes la table de ton salon. Dessus, son dossier de parrainage enfin bouclé que tu devais poster le lendemain matin. Une famille qui vend tout pour s’installer à Rimouski, le dossier coince et on diagnostique au père une maladie auto-immune, le Québec rejette son dossier. Ils ont tout vendu, alors il te dit sauvez ma femme et mes gamins, obtenez-leur au moins les papiers. Et tout ça, c’est quotidien. Des drames plus durs encore, des situations rocambolesques, il y a eu tellement.

Prêcher dans le désert.

Ça vaut pour ce présent site, en commentaires notamment, ou en massages privés. C’est arrivé très régulièrement, sur des notions parfois plus pointues ou pour lesquelles pouvaient exister des règlements contradictoires ou directives un peu troubles, qu’on m’accuse de raconter des cracks. Le meilleur exemple est de loin l’article sur comment changer d’employeur avec un permis jeune professionnel. Aujourd’hui les choses sont simplifiées, puisqu’elles ont été édictées, lorsque auparavant elles n’étaient que consacrées par l’usage, lui-même contredit par une directive à l’intention des agents aux frontières. Bon. Ça paraît compliqué, mais dans les faits les cas décrits dans l’article précité couronnaient ce changement d’employeur a priori impossible. D’ailleurs, tous ceux qu’on a envoyés faire cette démarche et leur tour du poteau sont revenus avec un sourire jusqu’aux oreilles et des mercis en pagaille. Avec mon habit de juriste spécialisé pas de souci, mais là, sorti de nulle part sur un site qui s’appelle Houston MacDougal, certains ont flairé l’entourloupe et je me suis pris quelques scuds, la faute à ne pas décliner son vrai travail, ou à l’incrédulité va savoir. Pareil sous le statut implicite, si bien que rapidement j’ai laissé l’interaction se faire d’elle-même, entre tous, avec moi très en retrait.

NB. Cet article est le prolongement, le complément d’un autre que nous vous invitons aussi à lire: Les dessous de l’immigration au Québec, quand j’étais juriste spécialisé.

Crédits photo: Élodie.

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2 Commentaires

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    Lisa

    1 octobre 2020 at 18:09

    C’est fou quand on y pense, l’histoire du pvt de 24 mois retardé alors que tout était prêt, kompass qui n’a pas marché. J’avais essayé à ce moment-là et je n’avais pas réussi à l’obtenir alors j’ai fait un working holiday en Australie où je suis finalement restée 3 ans. Un mal pour un bien.

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  2. Avatar

    Lina

    7 octobre 2020 at 14:25

    J’aime beaucoup ce genre d’articles sur ce qu’il se passe un peu en coulisses. Les gens qui n’ont aucune patience, c’est même devenu pareil pour tout. On n’a plus le temps, mais c’est parce que les gens ne savent plus prendre le temps, pas même pour respirer, c’est fou.

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