Le Toronto Express: témoignage d’un trip éclair.

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L’histoire du Toronto Express est un trip qui n’a pas de fondement, mais une simple envie. Et il serait vain de chercher à comprendre pourquoi, si nous n’avions eu la volonté de répondre à un désir si soudain par l’affirmative. Juste le vouloir. En clair ça donne ça, il n’y a pas d’artifice, le dialogue est véridique :

« T’as un truc de prévu demain? Ou avec ta coloc, ou tout seul? »

« Non, dis-moi. »

« Toronto? »

« En une journée? »

« Oui je sais, c’est 10h aller-retour. Tu viens? »

« Ok, quelle heure? »

« 7h30, je passe chez toi. »

À 550km, la Ville Reine, mais Montréal se réveille engourdie. C’est la seule licence poétique de l’histoire, ce road-trip tourne court. C’est jour de marathon et tout nous est interdit : sortir, les rues, les demi-tours et le GPS aussi. Mais c’est parce que l’on aime se faire du mal. Elle me dit regarde dans les guides pour voir ce qu’on va faire, je lui réponds non, alors n’y touche plus me lance-t-elle, on verra sur place, et on s’engouffre dans ce labyrinthe pas plus gros qu’une petite île et ses millions d’habitants. Interminable.

Là-bas, on galère parce que ça fait partie du jeu, et c’est exactement ce qu’on voulait, se compliquer la tâche. Elle voit la CN Tower avant moi et je la maudis ouvertement. Mississauga, des panneaux pour Hamilton, nous sommes trop loin et quand on entre enfin dans Toronto on sait que l’on a eu raison de venir. Le québécois est chauvin, et le français trop vite partisan. On nous promettait une capitale vide et sans âme, on découvre une ville au pouls vibrant. Qui respire, et qui vit.

Sur Bloor Street il y a des dollars dans l’air, sur les épaules des femmes et les carrosseries des voitures. On gare la nôtre au 3ème sous-sol d’un building et dehors, je suis attiré par un visage peint sur le marbre. Il souffre dans une beauté ravageante à deux pas du ROM, puisque l’art ne sera jamais plus rayonnant qu’en liberté. Là, on prend la promenade du philosophe le long de la faculté de droit jusqu’à Queen’s Park, pendant qu’elle shoote les contrastes et que je me prépare un fix de souvenirs désagréables. J’en crée de nouveaux qui les effacent, qui les estompent enfin, pas totalement.

C’est un ovale dentelé de kiosques improvisés qui se dévoile soudain. Les livres s’invitent aux lectures publiques, tandis que leurs auteurs écoutent, et dédicacent. Des stands du comic-con sont présents, des prédicateurs aux éditions d’une vie sans heurts nous regardent avec condescendance, elle et moi, leurs antithèses qui se décident à vivre avec acharnement. Elle rêve en briques rouges et je m’engage pour une vie contestataire avec un badge « No Jets T.O » ramassé par terre. Les vieux mangent du maïs, les flics paradent, on les esquive. Nous laissons tout ce beau monde à Queen’s Park et prenons la CN comme point de repère pour un chemin qui ne s’arrêtera probablement pas avant l’aube.

Devant le Women’s College Hospital elle me demande si je suis chaud pour faire un tour au poste. J’en brûle d’envie. Elle se rapproche de l’édifice en cours de démolition pendant que je cherche les caméras dans la rue. Porte close, fenêtres scellées, on s’éloigne de notre meilleure session d’urbex avortée et on retrouve Yonge Street où l’on mange sur le pouce. Un hamburger dégueulasse, mais parfait.

Yonge Dundas Square

Au croisement de Yonge et Dundas, nous sommes au milieu du Times Square de Toronto, qu’on qualifie à raison de petite New-York. Il y a le tramway, rouge, qui fait le tour de la place en évitant de rayer les voitures devant la foule. Des écrans retransmettent la performance d’un mauvais groupe de rap et Superman est perdu. Nous aussi, mais on s’en fout. Je l’entends s’émerveiller parmi tous ces gens qui parlent fort, l’index pointant fièrement les choses anodines qui l’entourent, elle m’invite à aller plus avant. Mais je m’arrête.

Au sol, il y a du street art en forme d’éléphant. Je pose mon café bouillant qui me ronge les doigts pendant qu’elle balaye les mégots, en prenant soin de ne pas laisser la trainée noire de charbon sous son pied. Je mitraille au milieu des passants, elle me tire vers des escaliers dessinés. La même entrée que le premier MidTown Comics de Manhattan. Un type sous amphèt’ nous stoppe et se met à raconter des trucs bizarres. On fait « yes, yes, okay, bye » puis on monte. En tirant la porte on trouve un coin de paradis, un dédale d’art-book, de bande-dessinées, de goodies, de jeux de société et plein de trucs d’artistes. Il n’y a pas d’ouverture, c’est un foutoir monstre où on se monte dessus tellement l’espace est mince entre les rayonnages. Des Fourches Caudines pour seule rédemption, je prends un panard terrible. Le type sous amphèt’ nous a suivi, il raconte des trucs à un gars qui lui fait « yes, yes, okay, bye » et va dans l’arrière-salle lire un hors-série de Green Lantern. La loose pour lui.

Finalement le gérant se pointe. Il est pâle comme un cul. Le mec s’excuse parce qu’il a l’impression de sentir le rat mort. Elle hallucine avec ses histoires de douches pas prises tandis que je m’évertue à ne pas tout comprendre. J’ai un sourire coupable quand elle grimace de dégoût et j’imagine ce que donnerait la gueule du gars s’il était un cadavre crevé sans vie. Au jeu des sept erreurs, je perds à tous les coups. On reste là un moment à ressentir le supplice de Tantale lorsqu’elle cède la première. Elle met trois plombes à choisir son Joker sous le regard amusé de Double-Face qui lui tendait pourtant les bras. Puis on se casse.

Dans le downtown de Toronto, on passe du temps le nez en l’air, on flâne. Au niveau du Hockey Hall of Fame on se dit que c’est maintenant ou jamais. Il ne reste que quelques heures avant le coucher du soleil et nous voulons voir les deux visages de la ville, mais depuis le ciel.  Direction la CN Tower. Sur le chemin on déconne sévère, en refusant de voir nos masques dans le miroir des tours de verre, les images deviennent floues, et on éclate de rire devant des passants qui nous prennent pour des fous. Si les clichés sont ratés, ils resteront toujours vrais, à part quelques-uns.

On s’avance. Voilà plusieurs centaines de mètres que j’appréhende. Un parterre transparent me tend les bras et je feins l’ignorance. Je me souviens de mes paroles de la veille : « Pourquoi jouer à se faire peur? »

Parce que c’est bon, et parce que j’aime ça.

Tour CN

À l’intérieur des gens attendent, elle me dit on y va si tu veux, tu décides. Go. On paye, je bougonne parce que le prix est scandaleux et après un passage dans le sas de décontamination l’ascenseur décolle, littéralement.

La groom ne bronche pas, elle baragouine un truc à mon intention, mais je ne la calcule pas. Elle, elle kiffe. Moi, je cherche un truc pour m’agripper mais je ne vois qu’un trou dans le sol et laisse échapper un juron. Putain de merde. C’est trop tard. À l’observatoire on peut s’assoir contre la vitre, il y a Toronto juste en bas qui s’étend le long du Lac Ontario. Nous retraçons notre parcours de la journée, on se trompe, souvent, on regarde au loin pour voir les USA et puis il y a cet écriteau sur la porte à côté d’un stand. Je lui dis que c’est le sol de verre. Elle me demande si je veux y aller, je réponds oui en pensant dire non.

Je ne me rappelle pas de ce que j’ai vu la première fois, je n’ai gardé qu’une sensation insupportable, à la limite du point de rupture. Elle me dit que je suis livide et me propose de faire le tour extérieur de la CN. J’accepte quand je pense refuser et après avoir maté des avions atterrir sur le Billy Bishop Airport au milieu de l’eau, on se dit qu’il fait trop froid et la nuit commence à tomber. On rentre, le sol est toujours transparent. Je lui dis que j’attends, elle adore ça, et quand elle aura suffisamment pris son pied nous partirons. Je la vois qui mange le vide et je décide d’y retourner, seul. J’affronte mes démons au-dessus de la ville qui scintille.

Toronto CN Tower

Il est tard lorsque nous quittons la CN Tower. On marche jusqu’au temple des Maple Leafs à côté d’Union Station pour prendre le métro. Les Sabres se prennent une peignée et on découvre des tickets en forme de pièces. Dans le long tube à l’intérieur rouge et blanc, pareil à la ligne Central de Londres, un merdeux la fait enrager. On s’arrête à Museum, avant qu’elle ne commette un meurtre et aussi parce que ça ne sert à rien d’aller plus loin. On traîne, on ne veut plus rentrer. J’ai une réplique de mauvais film que je garde pour moi pendant qu’elle shoote le décor : un ersatz des temples de toutes les civilisations disparues. Au tourniquet je mate une jolie fille et elle se moque de moi. Grillé, on s’en va.

Dehors, le ROM, encore lui, avec ses stationnements à vélo façon design métallique, c’est une allégorie des arts, on pourrait presque trouver ça beau. La rue est déserte, il est bientôt lundi. On regarde encore quelques intérieurs de vitrines en imaginant des histoires sans queue ni tête, puis l’on se résout finalement à prendre la voiture, direction Montréal.

Toronto se termine, nous y sommes restés une dizaine d’heures. Je pars avec un large sourire, et l’envie furieuse d’y revenir un jour.

Crédits photo: Benson Kua,  Pedro Szekely, Wladyslaw, Agunther.

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16 Commentaires

  1. Jade

    21 octobre 2013 at 19:47

    Je ne sais pas pourquoi, enfin si, je sais, mais ce road trip m’a fait rêver et j’aurais aimé être « elle ».

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  2. Sophie

    21 octobre 2013 at 23:46

    Je suis séduite par cette histoire, et envieuse de ceux qui l’ont vécue… Je l’avoue!

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  3. Lara

    1 février 2014 at 07:24

    Dis, la prochaine fois, tu m’emmènes? 😉

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  4. Cyril

    6 avril 2014 at 11:02

    C’est joliment écrit.

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    • Houston MacDougal

      7 avril 2014 at 09:35

      Merci!

      Répondre

  5. Dolly

    13 juin 2014 at 19:19

    J’ai voyagé avec vous.

    Répondre

  6. Tartine

    2 août 2014 at 02:34

    Après ça moi aussi j’ai envie de voir Toronto!

    Répondre

  7. Fanny

    23 février 2015 at 05:47

    J’adore.

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  8. Bastien

    24 mars 2015 at 14:06

    Le genre de trip qu’on rêve de faire mais qu’on n’entreprend jamais. Manque de tout: de temps, d’énergie, de volonté et surtout de folie. Mais des mauvaises excuses ça par contre on en a toujours trop. Ça n’a pas l’air si difficile de se sentir vivre finalement. Votre Toronto Express, ça me dit « réveille-toi ». Message reçu, alors merci.

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    • Denis la malice

      1 avril 2015 at 15:21

  9. Louise

    6 décembre 2015 at 14:59

    C’est un très joli récit qui donne envie de découvrir Toronto, et de cette façon là ça m’a l’air encore mieux 😉

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  10. Émilie

    27 mars 2016 at 02:13

    ça fait tellement de bien de se laisser porter et de ne plus faire de calcul au moins l’espace d’un instant, je n’aurais jamais cru que Toronto s’y prête aussi bien.

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    • Joyce

      6 août 2016 at 15:15

      C’était un bon moment de lecture. Ça fait du bien.

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      • Petit Tonnerre.

        1 septembre 2016 at 15:03

        C’est une tranche de vie sympa!

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  11. Nathanael

    15 octobre 2016 at 13:01

    Très inspirant ce Toronto Express.

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    • Geneviève

      12 février 2017 at 13:18

      Oh oui! J’ai beaucoup aimé !

      Répondre

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