Le fantôme de Berri-UQAM.

musimetro

Je ne me rappelle pas ce que je faisais. Je crois que j’avais envie de remonter un bout de Sainte-Catherine et me faire quelques murales au passage. J’allais tout droit parmi les ombres sans visage, bousculant au passage l’irréalité de ma présence, ici, à Montréal. Après les tourniquets, la puck et les longs couloirs, j’entendis un peu de cette musique, quelques notes lancinantes qui te traversent l’âme et te renvoient parfois sous les clichés et les jupons des parisiennes.

Un accordéon du coin de l’œil à l’unisson d’une lyre qui efface les apparences, je croisais le spectre sans trop y prêter attention. Pris d’un doute, c’est au pas de course que je décidais de rebrousser chemin. Un revenant, sorti d’une énigme oubliée où l’esprit de nos 17 ans s’était confondu dans l’étrangeté des lieux, au croisement souterrain de deux lignes dans une ville et un pays lointain. Il se passa quelques secondes. J’avais un large sourire lorsque je replaçais son nom dans ma mémoire. PJ. Putain, PJ. Le presque pestiféré de ma terminale, honni de tous et surtout de toutes, devenu 15 ans plus tard le fantôme de Berri/UQAM, le fantôme de mon passé, ici, à Montréal. PJ, croisé une fois ou deux sur les bancs de la fac de droit, ou errant sous le préau sans vie de la Manufacture des tabacs.

Je sais qu’il ne me remet pas encore et je m’en fous. Il a une hésitation et feint la lumière, il ment, je m’en fous.

« Merde, mec! C’est fou! » Rien, je le vois. « PJ quoi! Alors depuis ce bac? » Rien, je le sais. « T’as fait ton droit à la Manu, non? Parce que moi aussi finalement. Merde, c’est fou de te croiser ici! C’est loin Saint-Just, j’en reviens pas. » Interrupteur, lumière, je le crois.

On dessine l’un après l’autre une vision erronée de nos vies, appuyant sur les contours pour que les souvenirs resurgissent et s’animent. Il est la même apparition que le fantôme venu vers lui, avec une vraie peur cette fois qui s’installe.

Puis soudain tout a basculé. Il paraissait désormais nerveux, empli d’une révolte désuète. Il n’y tint plus, oubliant ce qui est vain et secondaire pour trépigner sous les notes hachées du tressaillement de son instrument. Puis vint une onde qui fulmine: « C’est quand même incroyable ce qui m’arrive! Je suis là, à gratter deux trois ronds! Mais qu’est-ce qu’ils veulent? » Je le vis comme j’en ai vu tant d’autres. Un ancien rejeté du système de l’immigration canadienne, revenu pour valider ses papiers de RP obtenu hors de prix. Mais pourquoi? Pourquoi revenir et ne pas mettre un terme à tout ça? Pas de réponse. Les banques la lui ont faite à l’envers, au fédéral ils n’ont pas été honnête avec lui, il s’est saigné pour un endroit qui n’en voulait que davantage. Il est en furie. « Tu verras » me dit-il, « ils t’en demanderont toujours plus, et même après leur avoir tout donné ça ne leur suffira pas. Qui tu es se conjugue à un temps qui n’existe pas. Et ces banques! Des milliers de dollars! Ils ne me rembourseront jamais! » Ils ou elles? Je ne comprends déjà plus rien, j’ai malgré moi un sourire convenu comme la marque de l’opprobre gravé sur mon visage. Écoute-le ce fou, il sera peut-être toi.

Il se mit alors à me parler de cet américain rencontré au hasard, comme l’inattendu de cette révélation. Parti on ne sait où croquer la pomme sans avancer de raisons ni apporter d’autres nouvelles, ses affres destinées sur un col autrefois blanc l’appelaient. Son business, lui semblait-il, allait tourner court dans le sud. Cet inconnu lui avait laissé son condo sur Mont-Royal pour qu’il désaccorde l’éon dans les bas-fonds de sa galante colombienne, jusqu’alors inconnue elle aussi. Mais pourquoi? Trop de questions. Quand les notes se firent à nouveau résonner dans ce long couloir, les souvenirs avaient déjà disparu.

Je suis remonté à la surface où le monde défilait dans l’insouciance et les heures chaudes alanguies de l’été indien.

Tout petit monde.

Moins de 24h plus tard un courriel de PJ. « Tu peux m’héberger? »

Des années bien après, une amie m’a dit qu’il vivait en Colombie, avec sa colombienne. Tout petit monde.

N.B: Photo prise à la 14th Street Station de New York. On est loin de Montréal, mais on s’en fout, la photo est belle!

Crédits photo: Judith Ebenstein.

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4 Commentaires

  1. Avatar

    Giuseppe

    25 février 2019 at 06:24

    Comme quoi selon la formule consacrée le monde est pti!

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    • Avatar

      OUsmane

      7 novembre 2019 at 11:55

      sur le moment ça doit vraiment faire bizarre

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      • Avatar

        Houston MacDougal

        12 novembre 2019 at 11:47

        Mais tellement!!

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  2. Avatar

    Jimmy

    19 juillet 2019 at 01:11

    C’est fou et en même temps je crois que ça nous arrive à tous au moins une fois dans sa vie

    Répondre

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