Au commencement…

airport

Il faut six mois pour dire au revoir. Six mois pour un contact physique : une embrassade, une poignée de main ou une accolade, une dernière baise. Le téléphone n’y change rien, il faut se témoigner avec la chair. C’est le temps des promesses aussi. Elles sont rutilantes et éblouissent un peu les yeux. Mais elles n’ont pas vraiment de valeur puisqu’un océan mérite bien toute la paresse du monde multiplié à l’infini. Qu’on parle d’emploi du temps ou d’argent, ou de ce que l’on veut tout est égal. C’est comme ça, vous le savez, et je le sais. Elles font souvent plus de bien à ceux qui les disent, c’est une palanquée de déclarations maladives et j’en ai déjà prononcé. Cette fois, je prends toutes les promesses, j’en fais une boule entre mes mains, et je la jette.

Je ne me sens pas plus léger. Je pars, et c’est égoïste. Et je les observe tous. Ils pleurent, je suis au théâtre. Ils se manquent déjà, je veux les applaudir. C’est si parfait. Je pose mon sac et m’assois dessus, tant pis pour la boîte de gâteaux. Je croise les jambes, m’installe. Maintenant, jouez. Des coulures de rimmel, c’est l’extase, je fouille dans mes poches pour en sortir un mouchoir. J’ai envie de l’humilier et personne ne peut me retenir. Non, ce mouchoir est bien pour moi. Je suis seul, assis sur des gâteaux écrasés et je voudrais ressentir plus de jalousie, ou un peu plus de tristesse. Une fois dans l’avion il sera trop tard pour ces choses-là.

Le hall se vide, je regarde alentour et dresse un bilan amer. J’ai laissé passer ma chance.

Avant d’embarquer c’est le même cérémonial. Passeport, billet, bon voyage. Je scrute le moindre passager dans le cortège de bus. Encore. Une sorte de loterie se met en marche dans ma tête : côté couloir ou hublot ; près des chiottes avec huit heures d’un défilé d’oies gavées aux sodas ; au milieu d’inconnus qui veulent te parler ; à proximité d’un gamin qui chiale ou qui joue avec un putain de Spiderman… Tout ce que je hais s’agglutine là, dans une cabine pressurisée, dans une carlingue de 200 mètres où des rideaux d’un bleu crasse me disent « Non mec, toi, tu ne vas pas plus loin ici c’est la Première, d’ailleurs, retourne à ta bouffe dégueulasse ». Huit heures, c’est pourquoi je m’arrange toujours pour monter en dernier parce que s’il reste de la place, je choisis.

Ma poche vibre, c’est un message publicitaire. Je prends mon téléphone, rien, pas d’appel en absence, aucun autre texte en souffrance, non, décidément rien. Il me reste quelques minutes pour profiter de mon forfait avant de le cramer. Je fais défiler mon répertoire où il y a des dizaines de noms qui ne m’arrachent pas plus d’émotion qu’un lacet défait ou un bifteck trop cuit. J’ai d’ailleurs oublié pour la plupart qui ils sont. J’ai un peu oublié qui je suis aussi. Derrière la buée des vitres je distingue l’appareil qui me mènera vers Montréal. C’est ça, mon vrai problème. Je suis à huit heures d’une autre vie et je ne réalise pas.

Crédits photo: Hendrix-fan584.

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9 Commentaires

  1. Lucette

    9 avril 2013 at 18:55

    C’est beau, Houston! xxx

    Répondre

  2. Logg

    25 mai 2013 at 08:57

    C’est souvent en commençant une nouvelle vie qu’on arrive à savoir ce qui était vraiment important dans l’ancienne et qui méritent d’être sauvegarder et puis ce qui tombera dans le vide absolu du passé. Une chose est certaine, je te comprends et je suis sûr qu’au delà des 8h, tu as trouvé plus que ce à quoi tu t’attendais!

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  3. doria

    18 janvier 2015 at 07:06

    Texte poignant et d’une grande beauté qui frappe droit au cœur.

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  4. Sandrine

    8 mars 2015 at 03:34

    Texte très sensible, c’est une belle lecture, merci.

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  5. Florence

    22 mars 2015 at 18:58

    Je me retrouve tellement dans ces mots!

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  6. Laurine

    7 septembre 2015 at 13:51

    Très touchant, d’une belle sensibilité, je crois qu’on ressent tous cette fêlure au moment de tout quitter, c’est la part d’incertitude, de vide, de renoncement.

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  7. Julie

    7 décembre 2015 at 13:52

    J’aime tellement!

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    • Zoey

      26 juillet 2016 at 14:15

      C’est touchant il est vrai

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  8. Appolonia

    9 mars 2017 at 12:27

    Fort jolis mots, un très joli texte 😉

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